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Les passagers accepteraient 15,6 % de hausse sur le prix des billets d’avion pour financer la décarbonation. Que valent vraiment ces intentions face aux comportements réels, aux coûts des SAF et aux contraintes ReFuelEU, ETS et CORSIA ? Analyse stratégique pour responsables RSE.
Les passagers prêts à payer 15 % de plus pour voler vert : signal fort ou vœu pieux ?

Déclaratif versus réalité : que signifie vraiment « payer 15,6 % de plus » pour le transport aérien ?

Les responsables RSE des compagnies aériennes voient fleurir des études affirmant que les passagers français accepteraient une hausse de 15,6 % du prix du billet pour financer la décarbonation du transport aérien. Cette estimation provient notamment d’enquêtes de disposition à payer menées par des instituts de sondage pour le compte d’autorités publiques et d’acteurs du secteur, dans la lignée des travaux de la DGAC et de l’Ademe sur l’acceptabilité des politiques climatiques. Dans la plupart de ces enquêtes, réalisées sur des échantillons représentatifs de plusieurs milliers de répondants entre 2019 et 2023, la question type porte sur la majoration maximale de prix jugée acceptable pour soutenir la transition énergétique de l’aviation, ce qui permet de calculer une moyenne agrégée de 15,6 %.

Cette promesse apparente de neutralité carbone interroge pourtant dès que l’on confronte ces intentions déclarées aux comportements réels d’achat sur les lignes aériennes domestiques et internationales, où le moindre écart de tarif continue de déplacer des parts de marché entre compagnies aériennes. Dans un secteur aérien soumis à une concurrence intense et à une forte sensibilité prix, le paradoxe attitude–comportement reste massif et ne peut être ignoré dans toute stratégie de décarbonation du secteur. Les données de trafic publiées par l’OACI et Eurocontrol montrent ainsi que, hors chocs macroéconomiques ou sanitaires, la demande repart rapidement à la hausse dès que les restrictions se lèvent, confirmant que l’aviation reste perçue comme un vecteur de liberté et de mobilité dans le monde.

Les mêmes enquêtes indiquent que ces voyageurs seraient prêts à réduire leur nombre de vols de 14,5 % pour limiter leurs émissions de gaz à effet de serre, ce qui semble cohérent avec la montée des préoccupations liées au climat et à la résilience des systèmes de transport. Pourtant, l’observation des données de l’aviation civile internationale, publiées chaque année par l’OACI, l’IATA et Eurocontrol, confirme que la reprise du trafic est rapide dès que les contraintes extérieures disparaissent, ce qui illustre la force du désir de mobilité aérienne. Cette tension entre aspiration au voyage et exigence de décarbonation du transport crée un cadre stratégique complexe pour la mise en œuvre de politiques tarifaires vertes et de mécanismes de contribution carbone sur les billets.

Pour le responsable RSE, la question clé n’est donc pas de savoir si les passagers aiment l’idée de financer des carburants d’aviation durables, mais à quel niveau de prix réel ils maintiennent leur achat face à des alternatives concurrentes ou à d’autres postes de dépense. Les études marketing sur le transport aérien montrent que la sensibilité au prix varie fortement selon les segments de clientèle, les types de lignes aériennes et la présence ou non d’options ferroviaires crédibles sur le réseau européen. Toute réflexion sur la route de la décarbonation du transport aérien doit ainsi intégrer une modélisation fine de l’élasticité prix, de l’intensité carbone des offres et des arbitrages budgétaires des ménages, plutôt que de s’en remettre à un pourcentage moyen de 15,6 % déconnecté des réalités de marché et des comportements observés.

Sur le plan technologique, la promesse de décarbonation du secteur aérien repose aujourd’hui principalement sur les carburants alternatifs, en particulier les carburants d’aviation durables, souvent désignés sous l’acronyme SAF. Ces carburants d’aviation durables permettent de réduire l’intensité carbone par rapport au kérosène fossile classique, mais leur production mondiale ne représente encore qu’environ 0,8 % de la consommation totale de kérosène de l’aviation civile, selon les estimations récentes de l’IATA et des principaux producteurs de SAF, ce qui illustre l’ampleur du défi industriel. Tant que la production de SAF restera marginale et coûteuse, toute stratégie de neutralité carbone dans le transport aérien impliquera des surcoûts significatifs pour les compagnies aériennes et, in fine, pour les passagers.

Les estimations de l’IATA évoquent déjà plus de 4,5 milliards de dollars de surcoûts liés aux SAF pour les compagnies aériennes dans les prochaines années, alors même que la mise en œuvre des réglementations européennes sur les carburants d’aviation durables ne fait que commencer. Dans l’Union européenne, la future obligation d’incorporation progressive de carburants alternatifs à faible intensité carbone sur les aéroports européens, prévue par le règlement ReFuelEU Aviation et articulée avec le système ETS, structurera durablement les coûts du secteur aérien, en particulier pour les hubs intercontinentaux. Les aéroports français, qui ambitionnent de devenir des vitrines de l’aviation durable en Europe, devront gérer simultanément la logistique de ces nouveaux carburants, la pression concurrentielle des hubs non européens et les attentes des États en matière de loi Climat et de trajectoires de neutralité carbone.

Face à ces contraintes, la tentation est forte de considérer la hausse de 15,6 % comme un simple levier de répercussion des coûts de carburants alternatifs sur les billets, sans repenser le modèle économique global du transport aérien. Ce serait une erreur stratégique, car la décarbonation du transport aérien ne se résume pas à substituer du kérosène classique par du SAF ou de l’hydrogène à long terme, mais à repenser la structure des réseaux, l’usage de l’électricité pour les opérations au sol et la gestion de la demande. Pour les responsables RSE, l’enjeu est de transformer ce signal prix en outil de pilotage de la transition, en articulant objectifs climatiques, compétitivité des compagnies aériennes et acceptabilité sociale des hausses tarifaires, tout en s’appuyant sur des scénarios chiffrés issus de la DGAC, de l’Ademe et des organismes internationaux.

Encadré – Ordre de grandeur d’un billet majoré de 15,6 %
Pour un aller simple à 120 € sur une ligne aérienne européenne, une majoration de 15,6 % représente environ 19 € supplémentaires. La question centrale pour la décarbonation du secteur aérien est de savoir quelle part de ces 19 € finance effectivement des carburants d’aviation durables ou des investissements bas carbone, et quelle part compense simplement la hausse générale des coûts d’exploitation, des taxes et du prix du carbone dans les systèmes ETS et CORSIA.

Suppléments verts et offres tarifaires : ce que montrent vraiment les premiers retours d’expérience

Les expériences menées par certaines compagnies aériennes européennes sur les suppléments verts offrent un terrain d’analyse précieux pour les responsables RSE qui pilotent la décarbonation du secteur. Lufthansa avec ses « Green Fares » ou KLM avec ses options de contribution aux carburants d’aviation durables testent depuis plusieurs années la disposition réelle des passagers à financer la transition au-delà du déclaratif. Selon les données communiquées par ces compagnies dans leurs rapports RSE et documents de référence publiés depuis 2021, les taux d’activation des options de contribution volontaire restent souvent inférieurs à 10 % des réservations sur les lignes aériennes court et moyen-courrier, même lorsque l’information est mise en avant dans le parcours d’achat et accompagnée d’exemples chiffrés d’impact carbone.

Les premiers résultats publics indiquent que, lorsqu’un supplément vert est proposé en option, seule une minorité de passagers l’active, même lorsque la contribution est clairement fléchée vers l’achat de carburants alternatifs ou la compensation carbone. Ce comportement confirme le paradoxe attitude–comportement : les voyageurs se déclarent favorables à la décarbonation du transport, mais privilégient souvent le tarif le plus bas au moment du paiement, surtout sur les segments loisirs sensibles au budget. Pour l’aviation civile, cette réalité impose de concevoir des offres où la contribution à la neutralité carbone est intégrée de manière plus structurelle dans le produit, plutôt que laissée à un choix purement volontaire, et de tester différentes présentations via des expérimentations contrôlées.

Les « Green Fares » de Lufthansa illustrent cette logique en combinant une part de SAF et des projets de compensation carbone dans un tarif packagé, positionné au-dessus des classes économiques classiques. Sur certaines lignes aériennes européennes, la compagnie observe une montée en puissance progressive de ces tarifs, portée surtout par la clientèle affaires et les entreprises soumises à des objectifs RSE ambitieux et à des obligations de reporting extra-financier. Pour autant, la part de ces billets reste encore marginale dans le volume total, de l’ordre de quelques pourcents selon les chiffres publiés par le groupe, ce qui montre que la route de la décarbonation du transport aérien par le seul levier tarifaire sera longue et nécessitera une mise en œuvre graduelle, appuyée sur des indicateurs de performance précis.

Pour les responsables RSE, l’enseignement clé est que la présentation de l’offre compte presque autant que le niveau de prix lui-même dans la perception des passagers. Une contribution verte floue, sans lien explicite avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou l’achat de carburants d’aviation durables, suscite la méfiance et alimente le soupçon de greenwashing, surtout dans un contexte où la loi Climat renforce les exigences de transparence. À l’inverse, une offre qui détaille la part de SAF, la réduction d’intensité carbone par rapport au kérosène fossile et la localisation des projets soutenus peut renforcer la confiance et justifier un surcoût modéré, à condition de s’appuyer sur des méthodologies de calcul alignées avec celles de l’Ademe et des standards internationaux.

Les compagnies qui expérimentent ces suppléments verts doivent aussi composer avec la diversité des régulations entre États et avec les cadres de l’aviation civile internationale, comme CORSIA, qui encadrent la compensation des émissions. Dans l’Union européenne, le système ETS renchérit progressivement le coût du carbone pour le secteur aérien, ce qui pousse les compagnies aériennes à intégrer ces signaux prix dans leurs grilles tarifaires et leurs stratégies de carburants alternatifs. Cette superposition de mécanismes – contributions volontaires, obligations réglementaires, prix du carbone – complexifie la lecture pour le passager et renforce l’importance d’une communication pédagogique sur la décarbonation du transport aérien, avec des exemples concrets et des ordres de grandeur accessibles.

Les innovations ne se limitent pas aux grands avions de ligne ; elles touchent aussi l’aviation légère, où les hélicoptères ULM et d’autres appareils expérimentent des motorisations hybrides ou électriques pour réduire les émissions locales. Ces projets, souvent présentés comme une révolution dans l’aviation légère, préfigurent des solutions qui pourraient à terme irriguer le secteur aérien commercial, notamment pour les opérations au sol et les navettes courtes autour des aéroports. Pour un responsable RSE, suivre ces développements dans l’aviation légère permet d’anticiper les transferts technologiques possibles vers le transport aérien de passagers et de fret, et d’identifier les investissements prioritaires à court et moyen terme.

Enfin, les retours d’expérience montrent que les suppléments verts fonctionnent mieux lorsqu’ils sont intégrés dans une stratégie globale de marque, où la décarbonation du secteur est portée au plus haut niveau de gouvernance. Une compagnie qui aligne sa flotte, ses carburants, ses opérations au sol et sa communication autour d’un même objectif de neutralité carbone crédibilise davantage ses offres tarifaires vertes. À l’inverse, une simple surtaxe verte ajoutée sur un billet sans transformation visible de l’aviation durable de la compagnie risque de se heurter à la défiance des clients et à la critique des ONG, surtout si les engagements publiés ne sont pas cohérents avec les trajectoires de ReFuelEU Aviation et des plans climat nationaux.

Graphique (description) – Taux d’activation d’un supplément vert
Un histogramme simple peut illustrer la part de passagers activant une option de contribution : 3 % sur les vols loisirs court-courrier, 7 % sur les vols affaires intra-européens, 9 % sur les vols long-courrier, pour un supplément moyen de 5 à 20 € par segment. Ce type de visualisation, construit à partir des données issues des rapports RSE de compagnies comme Lufthansa ou KLM, aide à objectiver l’écart entre intentions déclarées et comportements réels et à calibrer les futures offres de contribution.

Transparence, concurrence et régulation : le triangle stratégique que les responsables RSE doivent maîtriser

La question de la transparence sur l’usage des contributions vertes est devenue centrale pour la crédibilité de la décarbonation du transport aérien. Les passagers qui acceptent de payer plus de 15,6 % sur leur billet veulent savoir précisément si leur argent finance des carburants d’aviation durables, des projets de réduction d’émissions ou de simples compensations carbone à faible impact. Sans traçabilité claire, les compagnies aériennes s’exposent à un risque réputationnel majeur, surtout dans un contexte où la société civile internationale scrute de près les engagements climatiques du secteur aérien et où les autorités de contrôle renforcent leurs exigences en matière d’allégations environnementales.

Pour répondre à cette exigence, certaines compagnies commencent à publier des rapports détaillés sur la part de SAF réellement achetée, la réduction d’intensité carbone obtenue et la localisation des projets soutenus. Cette transparence doit s’accompagner d’indicateurs robustes, comparables entre acteurs, afin que les responsables RSE puissent benchmarker leurs performances et justifier leurs choix auprès des conseils d’administration et des États actionnaires. L’objectif est de montrer que la mise en œuvre de la décarbonation du secteur ne repose pas sur des promesses abstraites, mais sur des volumes concrets de carburants alternatifs et des investissements mesurables dans la production, en cohérence avec les scénarios publiés par l’IATA, la DGAC et l’Ademe.

La dimension concurrentielle complique toutefois ce mouvement vers plus de transparence, car une compagnie qui surcharge trop fortement ses billets pour financer des carburants d’aviation durables risque de perdre des parts de marché. Sur des routes où plusieurs compagnies aériennes opèrent, notamment entre grandes villes européennes, un écart de quelques dizaines d’euros peut suffire à détourner une partie de la demande vers un concurrent moins engagé sur la neutralité carbone. Cette réalité impose aux responsables RSE de travailler main dans la main avec les directions revenue management pour calibrer finement le niveau de surcharge acceptable sans fragiliser la position commerciale, en s’appuyant sur des analyses de sensibilité prix et des tests A/B.

La régulation européenne joue ici un rôle d’arbitre en imposant des règles communes sur les carburants d’aviation durables et le prix du carbone, ce qui limite les distorsions de concurrence au sein de l’Union européenne. Les obligations d’incorporation de SAF sur les aéroports européens, combinées au renforcement du système ETS, créent un socle de coûts climatiques partagés par l’ensemble du secteur aérien européen. Pour les aéroports français, cette convergence réglementaire est une opportunité de se positionner comme des plateformes de référence pour la décarbonation du transport aérien, à condition d’investir massivement dans les infrastructures de stockage et de distribution de carburants alternatifs et de documenter ces investissements dans leurs rapports climat.

Au-delà de l’Europe, les écarts de régulation entre États et régions du monde restent importants, ce qui peut créer des effets de fuite de carbone si les compagnies délocalisent certaines opérations vers des hubs moins contraints. Les responsables RSE doivent intégrer ces paramètres géopolitiques dans leurs scénarios de décarbonation du secteur, en évaluant les risques de distorsion de concurrence et les réponses possibles au niveau de l’aviation civile internationale. La coordination entre les cadres CORSIA, ETS et les lois climat nationales sera déterminante pour éviter que les efforts de décarbonation du transport aérien européen ne se traduisent par un simple déplacement des émissions vers d’autres régions, sans réduction globale des gaz à effet de serre.

Pour le passager, ces enjeux restent souvent abstraits, alors même qu’ils influencent directement le prix de son billet et l’empreinte carbone de son voyage. Des contenus pédagogiques, intégrés au parcours de réservation ou à des guides pratiques sur la préparation de voyage, peuvent aider à rendre ces mécanismes plus compréhensibles. Un article expliquant comment trouver un vol pas cher tout en tenant compte de l’impact environnemental, par exemple pour un trajet entre Lyon et Sétif, peut illustrer concrètement la manière dont la décarbonation du transport aérien se traduit dans les choix de compagnies, de correspondances et d’aéroports, en s’appuyant sur des données issues d’Eurocontrol ou de l’Ademe.

Les responsables RSE ont enfin intérêt à articuler ces enjeux de transparence et de concurrence avec les autres dimensions de la responsabilité sociale, notamment les conditions de travail et la sécurité. Une stratégie de décarbonation du secteur qui sacrifierait la qualité de service ou la sécurité opérationnelle pour financer des carburants alternatifs serait intenable à long terme. L’équilibre à trouver consiste à faire de la neutralité carbone un pilier de la performance globale, au même titre que la ponctualité, la sécurité et la satisfaction client, en s’appuyant sur des analyses de données robustes, des audits externes et des retours d’expérience terrain documentés dans les rapports RSE.

Encadré – Trois questions à poser sur une contribution verte
1) Quelle part du billet finance réellement des carburants d’aviation durables ou des projets bas carbone ?
2) Comment la réduction d’intensité carbone est-elle calculée et vérifiée (facteurs d’émission, périmètre, référentiels utilisés) ?
3) Les engagements publiés par la compagnie sont-ils cohérents avec les obligations européennes (ReFuelEU, ETS, loi Climat) et les cadres internationaux comme CORSIA, tels que présentés dans ses rapports RSE et documents de référence ?

Que faire concrètement de ces 15,6 % : feuille de route pour les responsables RSE

Face à l’affirmation selon laquelle les passagers français accepteraient une majoration de 15,6 % pour financer la transition verte de l’aérien, les responsables RSE ne peuvent se contenter d’un simple constat. Ils doivent transformer ce signal en une feuille de route opérationnelle pour la décarbonation du transport aérien, articulant investissements dans les carburants alternatifs, évolution de la flotte et adaptation des modèles tarifaires. La clé réside dans la capacité à relier chaque euro supplémentaire payé par le client à une réduction mesurable des émissions de gaz à effet de serre sur le cycle de vie, en s’appuyant sur des méthodologies reconnues par la DGAC, l’Ademe et les organismes internationaux.

Une première priorité consiste à sécuriser des volumes de carburants d’aviation durables via des contrats long terme avec les producteurs, afin de réduire la volatilité des coûts et de soutenir la montée en puissance de la production mondiale. Ces accords doivent préciser l’intensité carbone des carburants, les matières premières utilisées et les garanties de durabilité, pour éviter les effets pervers sur l’usage des terres ou la biodiversité. En parallèle, les compagnies aériennes doivent investir dans l’optimisation de leurs opérations – trajectoires, masse embarquée, gestion de l’électricité au sol – pour réduire la consommation de kérosène classique et maximiser l’impact des SAF disponibles, en cohérence avec les recommandations techniques de l’OACI et de l’IATA.

La question de l’hydrogène et de l’électrification partielle de l’aviation se pose également, même si ces technologies ne seront pas massivement déployées sur le transport aérien long-courrier avant plusieurs décennies. Pour l’instant, l’hydrogène peut surtout jouer un rôle dans la production de carburants alternatifs synthétiques et dans l’alimentation en électricité des aéroports, contribuant ainsi à la réduction des émissions au sol. Les projets d’avions quatre places ou de petits appareils régionaux électriques, déjà à l’étude dans l’aviation légère, offrent un laboratoire intéressant pour tester ces solutions avant un éventuel déploiement sur des segments plus larges du secteur aérien, notamment sur les liaisons régionales à faible distance.

Sur le plan tarifaire, les responsables RSE doivent travailler avec les équipes commerciales pour concevoir des offres où la contribution verte est lisible, traçable et alignée avec les objectifs de neutralité carbone de la compagnie. Plutôt que de multiplier les options complexes, une approche consiste à intégrer une part de SAF dans tous les billets sur certaines lignes aériennes, en expliquant clairement la réduction d’intensité carbone obtenue par rapport au kérosène fossile. Cette stratégie permet de mutualiser l’effort entre passagers, tout en laissant la possibilité à certains clients d’augmenter volontairement leur contribution pour accélérer la décarbonation du transport, par exemple via des paliers de participation clairement décrits.

Les responsables RSE doivent aussi exploiter les cadres réglementaires existants, comme la loi Climat et les dispositifs européens, pour structurer leurs investissements et leurs reportings extra-financiers. Les obligations de reporting sur les émissions, la consommation de carburants d’aviation durables et la mise en œuvre des plans de transition offrent une base solide pour dialoguer avec les investisseurs, les États et les ONG. En s’appuyant sur ces cadres, les compagnies aériennes peuvent démontrer que les surcoûts liés aux SAF et aux carburants alternatifs ne sont pas de simples charges, mais des investissements stratégiques dans la résilience climatique et la compétitivité future, en cohérence avec les trajectoires sectorielles publiées par l’IATA et les autorités nationales.

Enfin, la réussite de cette feuille de route dépendra de la capacité des compagnies à embarquer leurs équipes internes – opérations, revenue management, RH, communication – dans un projet commun de décarbonation du secteur. Les responsables RSE doivent fournir des outils concrets, des benchmarks de KPI et des retours d’expérience pour aider chaque métier à intégrer la dimension carbone dans ses décisions quotidiennes. En faisant de la décarbonation du transport aérien un enjeu partagé plutôt qu’un sujet réservé aux experts, ils augmenteront les chances que les 15,6 % consentis par une partie des passagers se traduisent réellement par une transformation profonde du modèle aérien et par des réductions d’émissions vérifiables.

Encadré – Exemple de ventilation d’une contribution de 15,6 %
Sur un billet à 200 €, une majoration de 31 € pourrait, à titre indicatif, être ventilée ainsi : 20 € pour l’achat de SAF, 6 € pour des investissements d’efficacité énergétique (flotte, opérations au sol), 5 € pour des projets de compensation carbone certifiés. Ce type de schéma, présenté de manière transparente et relié à des indicateurs de performance publiés dans les rapports RSE, facilite l’acceptabilité des hausses tarifaires et renforce la crédibilité de la trajectoire de neutralité carbone.

Chiffres clés et ordres de grandeur de la décarbonation du transport aérien

  • La production mondiale de carburants d’aviation durables représente environ 0,8 % de la consommation totale de kérosène de l’aviation civile, selon les dernières estimations de l’IATA et des producteurs de SAF, ce qui montre l’ampleur du chemin à parcourir pour substituer significativement le kérosène fossile classique et atteindre les objectifs de neutralité carbone fixés par les autorités.
  • Les surcoûts liés à l’achat de SAF pour les compagnies aériennes sont estimés à plusieurs milliards de dollars dans les prochaines années, dont plus de 4,5 milliards identifiés par l’IATA dans ses scénarios de transition, ce qui pèse directement sur les modèles économiques du secteur aérien et sur les stratégies tarifaires mises en œuvre par les compagnies.
  • Les études d’opinion indiquent que les passagers français seraient prêts à payer en moyenne 15,6 % de plus sur leur billet pour soutenir la transition énergétique de l’aviation, mais les taux réels d’adhésion aux options de contribution volontaire restent nettement inférieurs dans les expérimentations commerciales, souvent en dessous de 10 % des réservations, comme le montrent les rapports RSE de Lufthansa, KLM et d’autres transporteurs européens.
  • Les mêmes enquêtes suggèrent une volonté de réduire le nombre de vols de l’ordre de 14,5 % pour limiter l’empreinte carbone individuelle, alors que les données de trafic publiées par l’OACI et Eurocontrol montrent une reprise rapide de la demande dès que les contraintes externes disparaissent, illustrant le décalage persistant entre intentions déclarées et comportements effectifs.
  • Dans l’Union européenne, les obligations d’incorporation progressive de carburants d’aviation durables sur les aéroports européens, prévues par le règlement ReFuelEU Aviation, devraient entraîner une hausse structurelle du coût du carburant pour le transport aérien, renforcée par le renchérissement du prix du carbone dans le système ETS et par les exigences des lois climat nationales.
  • Les aéroports français investissent dans des infrastructures de stockage et de distribution de carburants alternatifs, afin de répondre aux objectifs de neutralité carbone fixés par les pouvoirs publics et de rester compétitifs face aux grands hubs du reste du monde, tout en facilitant l’accès des compagnies aériennes aux SAF et en documentant ces efforts dans leurs plans climat et rapports de durabilité.
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